Une rivière à saimon du Pacifique : la Fraser à Hell's Gate


Le saumon Atlantique est sur le point de provoquer un désastre écologique dans le Pacifique Nord.

Un vieux et quelque peu démoniaque débat resurgit dans les feux de l'actualité, à ceci près que l'on se trouve maintenant dans une situation exactement contraire à celle qui prévalait il y a vingt ans. Dans les année 80, le petit monde du saumon bruissait d'horreur à l'idée que des saumons du Pacifique, dont le fameux coho, allaient submerger les rivières européennes de leur flot conquérant en détruisant sournoisement nos pauvres saumons de l'Atlantique. Le coho était à l'époque le fer de lance de l'aquaculture officielle. Le projet capota, et les cohos firent trois petits tours, puis disparurent du paysage. C'était prévisible, et un historique de la question paru dans les premiers numéros de la revue le prédisait, fort d'une expérience plus que séculaire d'introduction de saumons du Pacifique dans nos eaux libres.
Le saumon Atlantique, apparent bénéficiaire de l'exclusivité aquacole, en pâtit plutôt. Un fébrile mélange d'importation de souches étrangères étiquetées Salar entraîna une dilution génétique de ce qui faisait notamment l'originalité des poissons de l'Adour et la Loire. Ce mélange n'est certainement pas étranger à la disparition des grands saumons de printemps puisqu'en matière de saumon, le transfert de gènes et la fraye artificielle ont l'air de sélectionner les grilses : fini les vingt cinq livres des années 60.

la domination du saumon Atlantique

Aujourd'hui, et il n'y a pas de quoi pavoiser, le saumon Atlantique a gagné la bataille de la basse-cour. Il constitue l'espèce domestique qui produit plus de 90 % de la consommation mondiale. Même dans leur pays d'origine, les saumons du Pacifique n'ont pas percé et figurent seulement à hauteur d'un petit quart dans la population des fermes de l'état de Washington (USA) et de Colombie Britannique (Canada). Autre pays bordant le Pacifique, le Chili reste peut-être encore, mais pour combien de temps, une exception. Il est en effet possible que le coho y soit prédominant.
On élève donc partout du salar, une espèce qui s'échappe des cages et colonise l'habitat le plus proche, ce qui inquiète les protecteurs de la nature. Ces derniers appliquent au salar le même raisonnement que pour le coho. Il est indésirable hors de sa distribution géographique naturelle.

dans 79 rivières de Colombie Britannique

Ainsi que l'écrit Andrew WILLIAMS dans l'Atlantic Salmon Journal de l'été 2002, le salar est maintenant signalé dans 79 rivières de Colombie Britannique. Cette expansion a été rapide, elle s'est faite en moins de 20 ans. Elle est parallèle au développement de l'aquaculture qui atteint aujourd'hui une production locale de l'ordre de 50 000 tonnes. Sur cette quantité, on estime qu'un bon 10 % prend le large chaque année. Résultat : des frayères ont déjà été observées dans plusieurs rivières.
Pour l'instant, la colonisation se fait à proximité de Vancouver. Cependant, la jeune industrie des fermes à saumon ne va pas tarder à s'étendre vers le nord où les sites possibles d'implantation sont innombrables. En fait, on pense surtout à délocaliser les élevages existants, au nombre de 149, pour les éloigner un peu des zones trop civilisées. La célèbre firme Marine Harvest et sa filiale canadienne construisent à Prince-Rupert une écloserie d'une capacité de cinq millions de smolts...

salar et désastre écologique

Cette colonisation par le salar est évidemment qualifiée de désastre écologique. Elle était prévisible, et imputable aux Norvégiens. Ces derniers trouvaient qu'en Europe, la vie d'éleveur de saumon allait sans doute devenir difficile à cause de la multitude de tracas écologico-sanitaires qu'on allait bientôt leur imposer. Ils ont donc exporté leur vermine. Car outre la colonisation des poissons, il y a aussi les poux de mer, le Gyrodactylus et bien d'autres gâteries à venir. Par malheur, il semble que les Oncorhynchus du Pacifique soient en définitive plus fragiles que le salar, grossissant moins bien, supportant mal le stress et la surdensité en cage, et étant sensibles à de trop nombreuses maladies. On ignore donc comment leurs naguère très abondantes populations vont maintenant réagir aux envahisseurs.
La mise en marche des fermes à salar s'est accompagnée des promesses habituelles. Non, il n'y aurait pas d'escapees ni de maladies etc... On peut donc tout craindre ! D'autant plus que le salar d'élevage est le produit agricole numéro un à l'exportation de la Colombie Britannique. Et que les Indiens -on dit aujourd'hui la nation primitive- réclament l'application de leurs droits ancestraux, c'est à dire leur part du gâteau au saumon.

une vieille histoire

Notons bien que le salar n'est pas un nouveau venu pour la belle province canadienne. En effet, dans les années 30, des introductions de salar, ainsi que de truites fario eurent lieu dans plusieurs rivières de l'Ile de Vancouver. Les truites y survécurent quelque temps, et il en reste même peut-être encore. Quant au salar, il y eut des retours, mais aucun cycle pérenne ne s'amorça et on le considérait comme disparu dans les années 60.
On peut donc se dire que fort de notre vieille expérience, le salar va disparaître comme d'habitude. Le malheur est que la situation actuelle se déroule à une toute autre échelle que les expériences d'antan. Des ensemencements -ou des échappements si vous préfèrez- massifs ont lieu de manière répétée et continue. On trouve en mer des salar jusqu'en Alaska. En prime, les problèmes sanitaires causés aux autres populations de migrateurs ont toutes les chances de persister. Même si le salar s'en va, les dégâts resteront.

F. MAZEAUD