La restauration du saumon sur la Dordogne.
Séminaire AIDSA, 25-27 octobre 2005-10-17

Olivier GUERRI et Guy PUSTELNIK EPIDOR - Etablissement Public Territorial du Bassin de la Dordogne BP 13, 24250 Castelnaud la Chapelle

Introduction Le saumon atlantique (Salmo salar) est un poisson migrateur qui était autrefois particulièrement abondant dans la rivière Dordogne comme de nombreux éléments en témoignent, depuis les temps néolithiques jusqu’aux époques modernes. Il disparaît totalement de la rivière Dordogne au 19ème siècle en raison de l’implantation de barrages. Un plan de réimplantation ambitieux est initié dans les années 1970. Il a évolué et s’est poursuivi jusqu’à nos jours, apportant un certain nombre de résultats mais suscitant aussi des interrogations. Près de trente ans après le lancement du plan saumon sur la Dordogne, la présente publication fait le point sur les avancées et sur les limites rencontrées par les acteurs du projet. Elle envisage les éléments qui pourraient constituer les futures clés de la stratégie d’action.

1. Bilan de trente années d’action

1.1. Une histoire en trois mouvements

1975-1985 : la mise en route En 1975, le Ministère de l’Environnement engage le plan saumon. Il s’agit d’un vaste projet de reconquête des rivières françaises qui, durant les années suivantes, va se décliner sur plusieurs bassins versants. A cette époque, le saumon a complètement disparu de la rivière Dordogne depuis de nombreuses décennies. En effet, dans la seconde moitié du 19ème siècle, plusieurs barrages ont été construits sur la basse Dordogne (Bergerac, Tuilières, Mauzac) pour les besoins de la navigation puis pour ceux de l’hydroélectricité, rendant inaccessibles toutes les frayères à salmonidés du haut bassin (figure 1). Sur la Dordogne, le plan saumon démarre concrètement en 1978 sous l’égide du Ministère, rapidement relayé par le Conseil Supérieur de la Pêche (CSP). Plusieurs études sont d’abord menées pour jauger la qualité générale du bassin et engager une stratégie de reconquête. Les premiers saumons sont importés, élevés puis mis à l’eau, à partir de provenances diverses (Ecosse, Québec, Adour, Loire). Les opérations de l’époque se déroulent sous le signe du système D, basées sur le bon sens mais sans véritable recul scientifique et sans soutien financier établi. Ils conduisent toutefois à la mise en place de techniques très novatrices pour leur époque (utilisation de circuits fermés, reconditionnement de géniteurs...), largement inspirées de l’expérience québécoise et développées au coeur d’un centre expérimental nouveau dans son genre : l’aquarium de Sarlat (1982). Les premiers saumons remontent de nouveau la Dordogne au milieu des années 1980. Mais l’environnement du bassin reste profondément modifié par rapport aux conditions originelles, en raison de la présence des grands barrages implantés sur la Haute Dordogne au milieu du 20ème siècle (figure 1). Les retenues qui s’étendent sur un linéaire de rivière d’environ 100 km réduisent considérablement la partie du bassin utilisable par les saumons. L’exploitation hydroélectrique génère par ailleurs de fortes perturbations des biotopes en raison de la modification du régime hydrologique qu’elle induit, en particulier du phénomène des « éclusées ».

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Figure1
1985-1995 : les grands chantiers La dynamique de restauration s’accélère et l’on assiste, en l’espace de dix années, à la construction d’infrastructures considérables. Deux passes à poissons sont implantées sur les barrages EDF de Bergerac (1985), Mauzac (1987) et un ascenseur sur celui de Tuilières (1989). Ces dispositifs sont parmi les premiers du genre réalisés en France et en Europe. Ils rétablissent le libre accès des saumons sauvages à leurs frayères à partir de 1990. La passe à poissons de Bergerac, qui fournit un site privilégié pour l’observation des migrations est utilisée pour piéger des géniteurs sauvages destinés au repeuplement. Ces fonctions seront ensuite transférées au niveau du barrage de Tuilières, avec des dispositifs beaucoup plus fonctionnels. Les opérations de repeuplement montent en puissance. Le dispositif d’élevage expérimenté à Sarlat est transposé vers deux nouvelles unités qui permettent d’accroître la capacité de gestion et de production de poissons de repeuplement. Il s’agit de la pisciculture de Castels (1985) et du conservatoire génétique de Vitrac (1988). Les techniques de transport sont également étudiées et optimisées à partir d’un camion aquarium (1988), outil qui rend possible le rapatriement de géniteurs sauvages capturés sur la Loire. Les installations de Castels feront bientôt l’objet d’extension, en même temps que le transfert du centre de reconditionnement de Vitrac vers Bergerac (1995). L’ensemble de ces installations a demandé la mobilisation d’investissements lourds, d’une ampleur jusqu’ici inédite. Le financement a été assuré presque exclusivement par des fonds publics (Europe, Etat, Régions...), en dehors d’une part importante de l’équipement des barrages qui est restée à la charge d’EDF, responsable de l’exploitation hydroélectrique. Etant donnée l’ampleur prise par les opérations, il est rapidement apparu nécessaire de mobiliser de nouveaux porteurs de projet capables de faire converger plusieurs sources de financement. Des structures associatives, plus souples et réactives, se sont naturellement retrouvées à la tête des opérations de restauration du saumon. Il s’est d’abord agit de porteurs existants : Association Connaissance de la Vie Fluviale (ACVF), Association Agrée Interdépartementale des Pêcheurs Professionnels du Bassin de la Garonne (AAIPPBG). Puis, en 1989, une structure a été spécialement créée à cette fin de maîtrise d’ouvrage : l’association Migrateurs Garonne Dordogne (MIGADO). Durant toute cette période, le CSP est resté un acteur fort du plan saumon, y consacrant un effectif significatif de personnel (un ingénieur et deux pisciculteurs à plein temps...), des appuis logistiques ponctuels (brigades départementales et matériel), la prise en charge de certains outils structurants (pisciculture de Castels) et une participation financière à la plupart des opérations. Les résultats concrets arrivent progressivement, semblant confirmer la fonctionnalité de toutes les phases du cycle biologique et appuyant les hypothèses de réussite du plan saumon : 332 saumons sont comptabilisés à Tuilières en 1994 (figure 2) ; plusieurs retours de poissons marqués sont enregistrés ; la reproduction de saumons est constatée sur les frayères de la Dordogne corrézienne.

1995-2005 : l’organisation d’une action de long terme Une fois les principaux investissements réalisés, un fonctionnement plus routinier s’installe. Comme les résultats d’acclimatation du saumon sont attendus sur un terme assez long, on assiste à une transformation de l’organisation, développant les outils et les méthodes nécessaires à une action durable et impliquant rationalisation et professionnalisation. Des réflexions se mettent en place pour définir des stratégies d’action durable. Deux documents de référence sont établis : Objectif 2003, propositions pour une stratégie de gestion et de repeuplement du saumon atlantique dans les cours d’eau du bassin de la Dordogne (EPIDOR, MIGADO, 1997) et Objectif retour aux sources
-  programme d’actions prioritaires (EPIDOR, 1999). En application de ces stratégies, des efforts particuliers se développent pour sécuriser les systèmes de production de poissons et pour en améliorer la qualité (mise en place d’un réseau de piscicultures partenaires au plus près de sites de déversement, adaptation des infrastructures d’élevage, recrutement de personnel permanent, élaboration de plans d’alevinages détaillés, développement des études du potentiel des cours d’eau). Des protocoles de suivi et d’évaluation sont mis en place (marquages, pêches électriques, méthodes d’évaluation du potentiel des cours d’eau, suivi de la reproduction naturelle). De nouveaux champs d’investigation sont poursuivis (impact des éclusées). Durant toute la période, les besoins financiers progressent pour s’adapter à cette nouvelle donne. Dans le même temps, on assiste aussi au désengagement progressif du CSP, qui transfère de nouvelles charges vers MIGADO (pisciculture de Castels, pisciculteurs...) et qui amplifie l’accroissement des besoins financiers de l’association. Les partenariats évoluent d’ailleurs sur un plan plus général avec la mise en oeuvre du Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE) Adour Garonne (1995). Une décentralisation importante s’opère. On constate la poursuite du désengagement de l’Etat et du CSP en même temps que l’on assiste à l’importance croissante du rôle joué par l’Agence de l’Eau Adour Garonne et par les collectivités territoriales. Le saumon devient par ailleurs l’un des volets d’une dynamique de gestion plus large qui se met en place autour des poissons migrateurs. Un comité de gestion des poissons migrateurs est chargé de définir un plan de gestion à l’échelle des bassins versants (1996) et l’établissement public territorial du bassin de la Dordogne (EPIDOR) se voit confier le rôle d’animateur pour faciliter la mise en oeuvre de ce plan sur la Dordogne (1997). Sur le plan des résultats, l’évolution se poursuit et les chiffres culminent à près de 1 500 saumons remontés en 2002 (figure 2). La barre symbolique du millier est franchie pendant trois années successives : les objectifs annoncés semblent atteints. Néanmoins, certains partenaires ne se sentent pas totalement satisfaits par ces résultats. La majorité des effectifs est en effet constituée de castillons, petits saumons d’une saison de mer, alors que l’on s’attendait à voir se développer une population de grands saumons, remontant au printemps à une période où les conditions des grands fleuves sont a priori jugées plus favorables. Plusieurs interrogations commencent à émerger sur la qualité génétique des sujets de repeuplement, sur l’influence des conditions climatiques, sur l’impact de la modification qu’ont connus les habitats du bassin de la Dordogne. Les bons résultats sont très rapidement pondérés par trois années où les remontées sont particulièrement médiocres. Plusieurs éléments d’explication sont avancés. L’effet majeur de la canicule 2003, mais également une hydrologie plutôt défavorable en 2004 et en 2005, des doutes croissants sur les survies durant la phase marine... En définitive le doute s’installe et les questionnements vont en croissant dans la vallée : parviendra-t-on à lever les contraintes qui empêchent aujourd’hui l’autosuffisance d’une population de saumons ? L’objectif de restauration du saumon sur la Dordogne est-il raisonnable ? Le projet est-il toujours faisable ? Agissons-nous sur les bons leviers ?

1.2. Les résultats Des avancées indéniables La libre circulation est rétablie sur une distance environ 350 km à partir de l’estuaire de la Gironde, selon deux voies principales : Dordogne et Vézère-Corrèze (figure 3). Ces voies ouvrent l’accès à un domaine d’environ 350 ha de cours d’eau favorable à la vie du saumon, comprenant une partie des axes Dordogne, Vézère, Corrèze et Cère et une douzaine d’affluents significatifs. L’ensemble représente un linéaire cumulé d’environ 200 km.

Pour rétablir cet ensemble, plus de 50 passes à poissons ont été construites ou sont en cours de construction (figure 4) : 2 passes à bassins et un ascenseur sur les installations hydroélectriques de la basse Dordogne, 25 passes sur les axes principaux (moyenne Dordogne, Vézère, Corrèze et Cère) et 25 dispositifs de franchissement sur les petits affluents.

Environ 500 000 à 600 000 alevins et 30 000 à 35 000 smolts de saumons sont mis à l’eau chaque année sur les différents cours d’eau du bassin (figure 5). Depuis le début du plan saumon, environ 6 300 saumons ont été comptabilisés au barrage de Tuilières lors de leur remontée dans la Dordogne (figure 2). Une colonisation naturelle et des activités effective de reproduction ont été constatées dans tous les cours d’eau rendus accessibles. Près de 150 sites de frai ont été répertoriés. En moyenne, 500 nids de saumons sont comptabilisés chaque année sur l’ensemble de ces cours d’eau.

Des questions importantes restant à résoudre Compte tenu du niveau des résultats, il est certain que l’obtention d’une population autosuffisante n’est pas acquise. Il est encore indispensable, pour maintenir le cycle de continuer le repeuplement. Un soutien d’effectif est d’ailleurs souhaitable tant qu’on n’aura pas obtenu l’assurance qu’une souche ne s’est pas encore adaptée aux nouvelles conditions environnementales de la Dordogne.

Mais il n’est aujourd’hui pas évident de trouver ne serait-ce que des éléments de réponse à ce type question. On constate en effet des évolutions dans les statistiques de population sans véritablement parvenir à les interpréter. Tous les indicateurs dont on dispose semblent relativement cohérent entre eux (migrations à Tuilières, suivis de la reproduction naturelle...) mais il reste difficile de relier leur variabilité avec des facteurs précis. Ceci peut s’expliquer d’une part par un manque de recul, certains phénomènes n’étant pas observés depuis suffisamment longtemps pour dégager des tendances d’évolution et d’autre part parce qu’il est difficile d’aborder certains phénomènes à la seule échelle du bassin de la Dordogne, voire même à celle du sud-ouest de la France. On est donc réduit à constater que des problèmes persistent, ce constat étant souvent posé sur le seul plan qualitatif, sans pouvoir toujours estimer précisément l’impact de ces problèmes sur le fonctionnement de la population. Les mieux connus de ces problèmes concernent en premier lieu l’efficacité des systèmes de franchissement. Il a en effet été mis en évidence que le système de franchissement du barrage de Mauzac était largement insuffisant, ne permettant qu’à 50% du stock de franchir l’obstacle vers l’amont. Des améliorations ont récemment été apportées au dispositif, mais celles-ci n’ont pas encore été évaluées. La question de la dévalaison à Tuilières ainsi que dans une moindre mesure à Mauzac, représente également un important point à résorber (15% de mortalité sur l’ensemble du stock de smolts du bassin. Des travaux devraient prochainement avoir lieu pour équiper le barrage de Tuilières. Un point, indirectement lié à la présence des barrages soulève également de fortes présomptions, sans qu’il ait été possible, jusqu’ici, de l’apprécier précisément. Il concerne l’impact de la présence du silure au pied des passes à poissons. L’expansion fantastique de cette espèce au cours des récentes années pourrait être à l’origine de problèmes de prédation à la dévalaison et d’attractivité des passes au moment de la montaison. Les altérations dues aux éclusées sont toujours une préoccupation forte. Les problèmes d’exondation de frayères ont pu être en partie quantifiées mais les impacts liés aux piégeages, aux échouages et à la dérive d’alevins sont beaucoup plus difficiles à appréhender. Des nouvelles consignes d’exploitation hydroélectriques (débits planchers relevés, gradients de montée et de descente des eaux plus progressifs) sont en cours d’expérimentation. Des suivis sont en cours pour tenter d’apprécier les améliorations amenées par ces nouvelles consignes, mais il reste difficile d’évaluer les contraintes réelles que les éclusées, même avec ces nouvelles modalités, font peser sur la dynamique de la population. Le dernier élément important du débat concerne les captures occasionnées par les pêcheries au filet de la basse Dordogne sur les flux de géniteurs en migration. La pêche du saumon étant interdite sur la Dordogne, comme sur l’estuaire de la Gironde, la problématique des captures se pose d’une part sous l’angle du braconnage et d’autre part sous l’angle de captures accidentelles qui peuvent intervenir lors de pêches ciblées sur d’autres espèces et provoquer la mort des individus interceptés involontairement. Les informations livrées par les organisations professionnelles de pêcheurs et par la garderie se recoupent et indiquent que l’activité de braconnage intentionnel est très rare sur le bassin de la Dordogne. Néanmoins, il n’est pas impossible que des pratiques très ponctuelles de braconnage puissent avoir un impact important. En ce qui concerne les captures accidentelles, il reste très difficile d’évaluer l’impact, en raison notamment d’une certaine forme de tabou qui règne autour de cette question. Des discussions commencent toutefois à s’ouvrir aussi bien dans le milieu professionnel de la pêche en eau douce que dans les associations de pêche amateur aux engins et filets.

2. Quatre angles d’analyse des acquis et des besoins du plan saumon sur la Dordogne 2.1. Aspects techniques Trente ans d’expérience dont années vingt de réalisations opérationnelles ont permis de doter le bassin de la Dordogne d’un outil technique relativement complet, performant et probablement exemplaire en France sur plusieurs aspects. Il s’agit tout d’abord de souligner le savoir faire et les compétences développées sur une durée de plus de quinze ans au sein de l’association MIGADO. Sur une équipe technique de 16 personnes, composée d’ingénieurs, de techniciens et de pisciculteurs, 7 personnes sont affectées à plein temps aux actions menées sur la Dordogne. Le bassin de la Dordogne dispose d’un observatoire des migrations, tout à fait exemplaire en France et en Europe avec la station de suivi des migrations de Tuilières (figure 6). Il existe pour ce site, 15 ans de chroniques de migration (12 années d’enregistrement vidéo en continu) sur toutes les espèces de poissons grands migrateurs amphihalins et espèces sédentaires. MIGADO assure la gestion de la station.

Un réseau de sites de repeuplement relativement élaboré est en place, comprenant deux sites intégralement dédiés au saumon, et gérés par l’association MIGADO (centre de reconditionnement de Bergerac et pisciculture de Castels), ainsi que cinq piscicultures satellites, privées et sous convention avec MIGADO, réparties dans tout le bassin versant (figures 7 et 8). Ces infrastructures fonctionnent suivant des méthodes et des techniques spécialement adaptées aux problématiques du saumon de la Dordogne et qui évoluent en fonction des nouvelles données (méthodes d’élevage, techniques de transport...).

On est enfin parvenu à une connaissance relativement fine des rivières du bassin versant et de leur qualité, basée sur des études précises des potentialités des différents cours d’eau (axes et principaux affluents) réalisées suivant des méthodes standardisées.

Les outils techniques en place sont satisfaisants. Ils restent relativement modestes par rapport à des options prises sur d’autres bassins versants mais permettent néanmoins de répondre de façon tout à fait significative aux besoins du bassin. Ils offrent aussi l’avantage d’être relativement rustiques et donc modulables et adaptables. Il est important de conserver les outils techniques en place et de conserver une réactivité et une capacité évolution dans le sens de l’efficacité.

2.2. Aspects scientifiques Le saumon est certainement le mieux connu de tous les poissons migrateurs qui fréquentent la Dordogne. Il bénéficie d’un cumul de recherche qui n’a pas beaucoup d’équivalent. Mais la Dordogne n’a jamais véritablement représenté un champ d’expérimentation pour les institutions scientifiques impliquées sur cette espèce (INRA, IFREMER, Cemagref...). Les problématiques propres du bassin sont donc restées aux mains des seuls acteurs locaux, qui n’ont jamais réellement pu s’appuyer sur l’environnement scientifique des grands laboratoires publics et universitaires à l’exception peut-être de l’expérimentation de systèmes de franchissement, suivis par le GHAAPPE (cellule de recherche CSP-Cemagref). Le barrage de Tuilières a en effet été utilisé à plusieurs reprises comme site pilote pour le test de nouveaux types équipements. Mais la problématique était tournée vers l’ensemble des migrateurs et pas spécialement axée sur le saumon. Cette situation fait qu’aucun laboratoire ne connaît réellement les problématiques de la Dordogne et qu’il est extrêmement difficile d’obtenir simplement l’appui et le conseil d’une équipe ou de référents scientifiques. Les seuls travaux ayant une portée scientifique réalisés sur la Dordogne ont été réalisés par le CSP, à l’époque où celui-ci conduisait des démarches d’études et d’expérimentation, puis par MIGADO, à partir des données provenant des suivis biologiques réalisés par l’association (statistiques de migration, de pêches de contrôle, de suivi de la reproduction...). Mais l’exploitation scientifique de ces données peut rarement être poussée jusqu’au bout du fait d’un manque de moyens (temps de chercheur, travaux de thèses...), situation parfaitement explicable puisque la recherche n’est pas la fonction première de l’association MIGADO. Pour que le projet puisse intégrer l’ensemble des données scientifiques nécessaires dans de bonnes conditions, il est nécessaire que des chercheurs ou des laboratoires scientifiques se penchent de façon un peu plus attentive et suivie sur le bassin de la Dordogne. Une collaboration un peu plus opérationnelle des équipes scientifiques sur les programmes du bassin pourrait permettre d’apporter un recul qui fait aujourd’hui défaut.

2.3. Aspects financiers

Auparavant principalement axés sur des dépenses d’investissement, les besoins financiers de la restauration du saumon comportent désormais un volet important pour les dépenses de fonctionnement. Ce volet a connu une progression significative au cours des années récentes (figure 9), correspondant à la professionnalisation des équipes, mais aussi à la disparition de contributions techniques qui étaient directement apportées par certains partenaires (CSP, fédérations de pêche...).

On constate également que les ressources financières disponibles subissent d’importantes fluctuations d’une année sur l’autre, en fonction d’opportunités ou de changement de règles de Séminaire AIDSA, 25 - 27 octobre 2005 La restauration du saumon sur la Dordogne. Où en est-on ? Quelles voies de travail pour l’avenir ? O. Guerri & G. Pustelnik 10 financement chez certains partenaires (figure 10). Il en résulte une très grande difficulté pour établir un cadre financier stable, et chaque année de nouveaux montages doivent être imaginés.

En plus de ce caractère d’imprévisibilité et d’instabilité, on note aussi une tendance de diminution générale des ressources disponibles. Ceci implique chaque année une atmosphère de plus en plus tendue pour parvenir à boucler les budgets et un recours de plus en plus fréquent à des demandes exceptionnelles, sensées résoudre des problèmes conjoncturels, mais qui s’apparentent en fait à des évolutions de fond. Il est absolument essentiel, pour permettre la stabilisation du système, de mettre en place un cadre financier spécifique aux actions de restauration des poissons migrateurs, acté par tous les partenaires concernés, obéissant à des règles claires et adaptées, sur des bases pluriannuelles, stables et équilibrées.

2.4. Aspects organisationnels

Le paysage du partenariat des poissons migrateurs en France est relativement fractionné et les responsabilités mal définies. Il n’existe aucun véritable mandat délivré à un partenaire spécifique sur les questions de poissons migrateurs. A priori, les principales responsabilités sont donc entre les mains des acteurs traditionnels de la gestion piscicole et des milieux aquatiques. Mais l’organisation de ces acteurs ramène à un cadre départemental, très inadapté au sujet des poissons migrateurs. C’est pourquoi plusieurs outils de coordination ont été mis en place pour tenter d’améliorer la coopération interdépartementale. Un comité de gestion des poissons migrateurs est ainsi chargé d’établir un plan de gestion sur le grand bassin versant Garonne Dordogne Charente. Compte tenu de la dimension peu opérationnelle de ce bassin, il est relayé par des organisations locales à l’échelle de sous bassins. Des groupes de concertation ont donc été installés sur le bassin de la Dordogne, animés par EPIDOR, pour mener des réflexions sur les stratégies à mettre en oeuvre ou pour coordonner l’intervention financière des différents intervenants. Si cette organisation de bassin fonctionne de façon satisfaisante depuis plusieurs années, il subsiste une réelle difficulté pour établir des liens efficaces entre les acteurs techniques du plan saumon et les gestionnaires ou les services de police. La gestion quotidienne tend presque naturellement à se déconnecter des problématiques spécifiques comme celle des poissons migrateurs et il est nécessaire de maintenir sensibilisation continue auprès des services gestionnaires, dont on pourrait au contraire attendre un rôle moteur. On constate également, avec l’augmentation des budgets de la restauration du saumon que la position de maîtres d’ouvrages associatifs, qui disposent de peu de ressources propres, est de plus en plus difficile à tenir. En effet, dans l’état des règles administratives les maîtres d’ouvrage Séminaire AIDSA, 25 - 27 octobre 2005 La restauration du saumon sur la Dordogne. Où en est-on ? Quelles voies de travail pour l’avenir ? O. Guerri & G. Pustelnik 11 doivent disposer de moyens suffisants pour assumer certains de leurs moyens propres (équipe et locaux administratifs...) ainsi que pour apporter une contribution financière aux actions qu’ils portent. Aujourd’hui, les ressources propres de MIGADO ne lui permettent pas de s’assumer selon ce schéma et l’association est obligée de s’exposer en procédant à des montages administratifs audacieux, susceptibles d’être remis en cause par les autorités financières. Il est également très difficile de faire des liens avec d’autres basins versants dont les expériences pourraient être tout à fait valorisables. Il n’existe pas non plus de lien avec une stratégie nationale qui définirait des orientations communes à l’ensemble des bassins et qui permettrait de tirer des conclusions à une échelle bien plus large que celle des bassins versants. Au plan administratif, plusieurs améliorations pourraient donc être apportées concernant l’implication des services gestionnaires avec les actions du plan saumon ainsi que dans l’efficacité de leur coordination interdépartementale. Il est également essentiel de trouver un remède à la situation délicate des maîtres d’ouvrage qui ne disposent pas de ressources propres à la hauteur des missions qu’ils remplissent. Au niveau politique, un problème majeur réside dans l’absence d’un véritable pilote national, capable de dessiner des orientations stratégiques communes à tous les bassins, mais également de développer une veille et une représentation dans les démarches internationales. Ce rôle, actuellement en partie assumé par le CSP, mais avec des moyens beaucoup trop faibles, pourrait très utilement être renforcé au sein du futur office national de l’eau et des milieux aquatiques (ONEMA).

Conclusion

Le saumon, poisson emblématique parmi les migrateurs pose une problématique particulièrement aigue. Mais on constate qu’il soulève en définitive des questions qui intéressent aussi bien toutes les autres espèces : celles de la motivation, des moyens et de la prise de décision. On constate que depuis environ dix ans, l’environnement général du plan de restauration s’est structuré, organisé, rationalisé, et que des méthodes et des moyens conséquents ont été mis en face de problèmes bien identifiés. Mais on constate aussi que des turbulences se sont développées, avec des résultats dont on ne maîtrise pas la portée scientifique, des incertitudes financières et des difficultés de coordination liées à la disparition d’un pilotage national. Au bilan, au lieu de simplement rechercher les meilleurs ajustements pour aller plus loin, plus efficacement et plus vite, toute l’organisation en place doit aujourd’hui lutter pour éviter un cahot trop brutal qui risquerait de déstabiliser l’édifice de restauration du saumon de façon fatale. Cette évolution place aujourd’hui clairement les résultats de trente années d’action en péril. Dans le cadre de son rôle d’animateur, l’établissement EPIDOR s’est fait écho de cette situation à plusieurs reprises, par le biais notamment d’interventions et de courriers auprès du Ministre de l’Ecologie et des services de son ministère. Des propositions ont également été formulées dans le cadre d’amendements du projetdeloisurl’eauquiest actuellement encours de débat parlementaire. D’autres partenaires, qui portent le même type de diagnostic ont aussi tenté d’inverser la tendance. Il est à souhaiter que le séminaire, dans lequel s’inscrit cette communication, soit un moyen efficace de fédérer ces démarches et d’aboutir à une meilleure prise en compte des problèmes rencontrés.

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