La belle Miramichi

Miramichi, un nom parfumé d’exotisme, de cet exotisme que les pêcheurs de saumon vont chercher bien loin puis qu’ils ne trouvent plus rien de semblable chez eux. Il est vrai que pour un Français de France, la rivière Miramichi représente l’incroyable, le fourmillement, le rêve le plus fou : une rivière à cent mille saumons ! Mais il faut bien vite tempérer cette vision d’Eden pour rappeler que la Miramichi fut aussi une rivière sinistrée par l’industrie du bois. La défunte Rachel CARLSON, une écolo, une vraie, fut la première à dénoncer dans son livre historique intitulé "le printemps silencieux" la stérilisation chimique de l’environnement avec les chlorobiphenyles, alias le DDT. Un DDT qui ressort encore aujourd’hui des nappes phréatiques bien qu’on l’ait remplacé depuis longtemps par une lutte biologique plus appropriée, notamment par le bacille de Thuringe si efficace contre la tordeuse du pin et moult autres chenilles.

Le bois et la forêt, première ressource du NB

Car le bois et la forêt sont bien la première ressource de la province canadienne du New Brunswick. La bande côtière et les alentours des villes ont beau être convertis en fermes où les vaches broutent dans les prés, la forêt reprend vite le dessus dès qu’on s’éloigne. Ici, les aulnes et les peupliers s’implantent dans les abatis récents. Là, ce sont les sapins, les épinettes, qui prennent le dessus et étouffent les feuillus de leurs aiguilles sombres. On les coupera pour le bâtiment, et surtout pour la pâte à papier. Et de la pâte à papier, il y en a partout. A chaque détour de la rivière, de hautes cheminées lâchent une fumée grise tandis que dans d’immenses parcs gisent des millions de troncs d’arbres attendant l’heure de cuire. Quant aux effluents, ils vont où ils peuvent, c’est à dire dans la rivière. Pour être juste, il faut avouer que le NB est très conscient de cette situation, et que de nombreuses améliorations ont réduit les effluents à peu de choses. En amont de la ville, une usine à pâte géante est située sur une boucle de la rivière. Il se trouve qu’on a découvert récemment que cette boucle était la seule et unique zone où les bars rayés (les stripies) venaient se reproduire. Ausculté à la loupe et surveillé de près, ce haut-fond n’est pas stérilisé pour autant : une nurserie qui est à la merci du bon vouloir de chacun. Or, chacun veut bien, et çà marche !

Un bassin fluvial très complexe

A Miramichi (ville), la Miramichi ( rivière) offre paresseusement ses cinq cent mètres de large au bon gré des marées. Sur une trentaine de kilomètres, il s’agit en fait d’un immense estuaire qui se vide et se remplit deux fois par jour. Si on remonte le cours du fleuve, il se divise en deux branches majeures, la Norht West et la South West Miramichi. Mais, par exemple, la North West se divise elle même en une branche South West qu’on appelle donc la Little South West, et on s’arrête car il devient rapidement impossible de décrire avec des mots le réseau hydrographique ainsi couvert. Un réseau de 14 000 Km2, dans lequel coule une eau brune et acide, chargée de sels de fer, imprégnée d’humus, de résine ou de tourbe, comme toutes les bonnes eaux à saumon de la terre. En fait, on comptabilise souvent les populations de la South West et de la North West séparément. On doit aussi dire que c’est surtout la North West qui fait l’objet d’une surveillance scientifique pointilleuse : piégeage et comptage sont les deux mamelles de la NW ! Grâce à quoi, on sait ce qui se passe dans la rivière, et il s’en passe de belles ! Au début des années 90, c’étaient trente ou quarante mille grands saumons, et cent cinquante mille grilses qui revenaient dans les deux Miramichi. Actuellement, seule une cinquantaine de milliers de poissons sont au rendez-vous,mais ce n’est pas significatif d’un déclin certain. Gaspareaux, shads, alewives et smelts Mais allons donc relever un piège. En ce beau mois de juin, on va sûrement y prendre des smolts qui seront comptés et marqués. Attendons que la marée soit au plus bas pour dégager le filet, lequel forme un T avec le rivage mais ne barre transversalement qu’une infime partie de la largeur du courant. Un petit bateau est mis à l’eau, et on hisse le maillage à bord. On y trouve quelques grandes aloses (shads), quelques petites aloses (alewives), un tas de gaspareaux, sorte de sardine anadrome, et des éperlans, en quantité variable selon la saison. Tous ces poissons seront salés, séchés, picklés et vendus, soit comme appât pour amorcer les casiers à homard, soit en Asie du Sud Est pour l’apéritif. Dans le piège, on trouve aussi, nous sommes en juin, des smolts. Deux, trois cents, parfois mille. Et ce n’est pas un mince paradoxe : il n’y a jamais eu tant de smolts dans la Miramichi, et pourtant les retours sont en baisse. Les smolts s’évaporent on ne sait où après leur passage en mer. On ne va pas non plus tarder à trouver des géniteurs, et les grands saumons ne sont pas loin en ce tout début de saison.

Tous ces pièges correspondent à des licences de pêche attribuées à des professionnels très surveillés qui vendent leurs prises tout en coopérant avec les Pêcheries. Parmi eux, les Indiens, titulaires de droits territoriaux, ont leurs filets bien à eux. La "band" des Red Bank ou des Eel Ground, de la nation Mic Mac, est très organisée en communauté de quelques centaines d’âmes, avec école, supermarché, église et terrain de boule. La pisciculture de Miramichi

Les saumons de la Miramichi sont d’origine naturelle à 98 %. Les 2% qui restent sont le fruit de la plus vieille pisciculture canadienne, une relique qui date de 1873. A cette époque, on avait bâti sur un petit ruisseau une structure capable de stabuler des milliers de géniteurs, d’incuber vingt millions d’œufs et de produire autant d’alevins ou presque. Ce qui ne servait pas à grand-chose puisque la productivité naturelle de la rivière était déjà fantastique. Aujourd’hui, cette pisciculture a été privatisée, puisque telle est la politique du gouvernement fédéral canadien. Elle a été vendue à une personne privée qui la fait fonctionner avec deux autres salariés et quelques pigistes saisonniers quand il faut marquer les smolts fort nombreux. Refaite à neuf, sa capacité a été restreinte à cent géniteurs, un demi-million d’alevins et quelques dizaines de milliers de smolts d’âge 2+ et 3+. De plus, elle produit une dizaine de tonnes de brookies vendues en pêche à la journée, ce qui dégage de l’autofinancement. Les alevins servent à ensemencer les points faibles du réseau hydrographique de la Miramichi, après quelques sondages électriques qui montrent les affluents aux densités faiblardes. Coût transactionnel de cette pisciculture : un peu moins d’un million de dollars.

Le saumon noir...

La Miramichi est la plus grande et la plus belle rivière de la façade Atlantique. Cependant, lorsque la route du bord de mer passe sur un pont, on s’aperçoit que de Moncton à Campbellton, il existe une infinité de petits cours d’eau. Bouctouche, Sagouine, Cocagne, Kouchibouguac, Caraquet , Jaquet, et mille autres encore. Qu’est-ce qu’il y a là dedans ne peut-on s’empêcher de demander au guide d’occasion qui nous conduit ? Le guide, qui aime parler Français, répond qu’il y a bien des saumons, quelques uns, un millier peut-être, n’en parlons pas tellement c’est peu. Ces rivières sont couvées par un club local. Oui, on peut y pêcher si on a des copains dans le coin. Oui, il y a quelques MSW, quelques poissons de vingt ou trente livres. Mais revenons à la Miramichi. La pêche y est très organisée et régie par une multitude d’associations chapeautées par la très puissante Miramichi Salmon Association qui a vu le jour en 1953. Parallèlement à la MSA, un Miramichi Watershed Management Comittee s’occupe des problèmes purement hydrauliques. Mais, on s’en doute, les destinées de la MSA et du MWMC sont étroitement liées. Particularisme intéressant, la saison de pêche sur la Miramichi commence par la traditionnelle pêche au saumon noir. Du 15 avril au 15 mai, c’est à dire juste après le dégel, on dérouille le matériel en pêchant les kelts , les saumons noirs, dans les parties basses de la rivière. Ils mordent très bien au streamer. ...et le saumon blanc Puis, à partir du 15 mai, les saumons argentés arrivent et on cesse de pêcher les kelts qui ne se tiennent pas exactement dans les même pools que les nouveaux arrivants. La pêche au saumon noir est amusante pour se mettre en jambe en début de saison, et cinquante touches dans la journée ne sont pas rares. On peut même garder les kelts si on veut, mais ça ne se fait pas. En réalité, cela n’a aucun intérêt puisque la province du NB donne en tout et pour tout huit bagues par an, tous saumons confondus. En général, on peut garder un grilse et prendre quatre poissons - en catch & release- par jour. Quant aux stripies, les bars rayés, on relâche, merci.

La session de l’OCSAN fatigue les délégués qui décident, c’est leur boulot, d’aller tâter la Miramichi au streamer. Nous partons en minicar pour une destination upstream, et, après une interminable route à travers bois, nous arrivons soudain au bord de la NW. La marée se fait encore sentir, et justement, elle monte. Un balbuzard, puis un aigle chauve prennent leur envol des grands sapins d’en face et tournoient au dessus de l’eau, ce qui est signe que du poisson est en vue. Tournoient aussi une myriade de moustiques, mais ceci est un plaisir que nous nous épargnons à grand renfort de bombe à la citronnelle. On lance à droite et à gauche. Les uns tirent sur la soie, les autres agitent le scion. Plouf, un poisson marsouine, ce qui énerve tout le monde. Une quadrette de pêcheurs est partie en amont dans un dinghie avec un pack de bières. Mais la nuit tombe et ils reviennent à grand bruit sans les cannettes . Il est temps de rentrer pour la fin du cocktail de l’OCSAN... Un autre groupe a eu plus de chance : un douze livres au tableau. On en parlera demain à voix basse pendant le discours du Ministre. Soixante douze livres Si l’on se dirige vers le sud-ouest, on arrive en pleine campagne dans la petite ville de Doaktown. Au milieu coule la Miramichi, toujours aussi belle, bordée de lilas en fleur car là bas, ils ont un bon mois de retard sur notre calendrier européen. Justement, voilà un musée du saumon, un de plus, car nous voguons de musée en musée. Dans ce dernier, un phénomène naturel empaillé est accroché au mur. Il s’agit d’un saumon de soixante douze livres et de un mètre soixante quatorze pris à la mouche il y a quelques années. Est-ce un record ? Mais adieu, Miramichi qui coule vers l’est dans l’océan, car nous changeons brusquement de vallée. Nous descendons la Nashwaak, une pauvre rivière sinistrée qui se jette dans la rivière Saint John dont la carrière finit, droit vers le sud, dans la Baie de Fundy. Et en route pour la triste histoire des saumons de Fundy, une histoire que nous découvrons à la pisciculture de Mactaquac. Sous le barrage géant du même nom, une pisciculture non moins géante, la plus grande que j’aie jamais vue, fait ce qu’elle peut pour empêcher la disparition des derniers poissons de la rivière Saint John et de ses affluents. On attendait dix mille saumons l’an dernier, et seulement trois mille sont revenus. Il fallut fermer la pêche en catastrophe. Sur la trentaine de rivières à saumon qui bordent la Baie de Fundy, le même scénario s’est reproduit, avec des pertes subites allant parfois jusqu’à 98% du cheptel au cours de ces cinq dernières années.

Le stock Fundy

Il faut dire que le stock de saumons de la Baie de Fundy est très particulier pour trois raisons. Les poissons ne quittent pas la baie, ce sont toujours d’abord des grilses, puis des géniteurs à fraye multiple. Certains d’entre eux reviennent frayer pour la cinq et même sixième fois. Et de plus en plus gros, jusqu’à trente livres. Fort de ces particularités génétiques, la pisciculture de Mactaquac conserve précieusement des smolts et des géniteurs du stock Fundy qu’elle se garde bien de lâcher dans la nature. Puisque la nature fait si mal les choses en ce moment pour les pauvres saumons. Et pourtant, le potentiel de la pisciculture est fabuleux : sept cent vingt mille tacons. Donc, ce n’est pas tout de faire du nombre. La faute à l’aquaculture, très concentrée dans la Baie : peut-être, mais pas sûr. Nous retournons à Fredericton où nous traversons la rivière large à cet endroit de près d’un kilomètre. L’eau ressemble à un vaste lac jusqu’à Saint John où une surprise nous attend. Une barre rocheuse étrangle la sortie en mer de la rivière. A l’instant où nous nous trouvons, la marée est basse et le lac se vide dans la Baie en une gigantesque cataracte digne de la réputation de cet endroit où le marnage est plus impressionnant que dans la Baie du Mont Saint Michel. Mais la mer monte à nouveau, et une courte étale précède une autre cataracte dans le sens opposé. Le lac se remplit, puis il se videra etc... dans un mouvement sans fin au milieu duquel les saumons se débrouillent très bien. Quand ils sont là.

Reversing Falls

Reversing Falls, tel est le nom de ce phénomène naturel. En amont, au bord de la rivière, une usine de pâte à papier appartient à la famille IRVING. Le richissime groupe du même nom a des intérêts dans le bois, le pétrole, la construction et que sais-je encore. Il est cependant célèbre pour le mécénat dont il dispense les bienfaits au fil de l’eau et des rivières. Dans l’usine évoquée, toute neuve, pas moins de deux cent cinquante millions de dollars ont été investis dans la dépollution. L’usine travaille en circuit fermé, avec zéro rejet. Alors, qu’attendent les saumons ? Les cormorans, eux sont bien là. Des milliers de ces maudits oiseaux traînent autour des chutes pour avaler au passage tout ce qui bat de la nageoire au milieu du courant. Les gaspareaux sont au menu, mais les smolts aussi, ce qui est contrariant. Un petit tour en bateau dans la Baie de Passaquamody complète notre exploration. Ce sont les aquaculteurs qui nous l’offrent, à condition qu’on admire leurs fermes et la manière dont elles sont gérées. On reviendra plus tard sur les modalités et les résultats de l’aquaculture, un activité socio-économique désormais incontournable. L’Atlantic Salmon Federation On ne passe pas à Saint Andrews sans rendre visite à l’ASF où nous sommes attendus en grande pompe. Le champagne canadien y coule à flot, et nous ne sommes qu’au petit déjeuner. Terminé en 1998, le Bâtiment de l’ASF est perdu au milieu des bois. Il comprend une grande salle de réunion, une boutique et une salle de visionnage, le tout sur deux étages. Quant à la salle de visionnage, au milieu coule une rivière, la Chamcook, dans laquelle se pressent des centaines de smolts justement en train de dévaler. Il croisent sur leur passage un ou deux saumons qui reviennent au bercail sous nos yeux émerveillés. L’ASF est la fille spirituelle de notre administrateur Wilfrid CARTER, et le tout nouveau centre porte d’ailleurs son nom. Ce qui me permet de lui donner des nouvelles de notre président VIBERT. Il est certain que la dynamique nord-américaine n’est pas pour peu dans la constitution de l’ASF. Ainsi, c’est la famille IRVING déjà nommée qui a fourni la totalité du bois de la maison, et bien d’autres mécènes se bousculent pour financer l’association. Heureux pays ! Loteries, diners, ventes aux enchères complètent la collecte des fonds. Il est vrai que les Canadiens, eux, ont quelque chose à vendre, notamment des journées de pêche sur de prestigieux parcours où il y a beaucoup de gros saumons. Ainsi, l’ASF peut envoyer des troupes de choc sur tous les fronts où l’on a besoin de défendre le saumon. A tout hasard, pour les amateurs, l’adresse électronique de l’ASF, un endroit où l’AIDSA est bien vue : http://www.asf.ca et aussi asfedu@nbnet.nb.ca

F. MAZEAUD