Restigouche, Mata pedia, Causapscal

Depuis Miramichi, nous partons vers le nord à travers le paysage forestier et vallonné du New Brunswick. Nous traversons une multitude de petits cours d’eau qui, chacun, contiennent une micropopulation de saumons réservés aux pêcheurs locaux. Ou à leurs copains. Nous ne tardons pas à arriver à Bathurst, au bord de la Baie des Chaleurs, puis à Campbellton. Voilà l’estuaire de la fameuse Restigouche, sur lequel veille Sam, un monumental saumon qui crache l’eau de partout au milieu du bassin où on l’a érigé : un témoin du passé, et on l’espère du futur. Arrêt dans le musée du saumon le plus proche, puis nous passons le pont. La Gaspésie, ses montagnes verdoyantes et ses rivières, nous attend. Avec elle, une infinité de noms qui sonnent comme autant de tractions subites et violentes dans la main gauche, celle qui tient la soie. Cascapédia, Bonaventure ou Matane, on vous salue de loin car pour l’instant, nous remontons vers le nord-ouest le cours de la Restigouche.

Trente mille saumons seulement

En passant le pont, nous venons de quitter le New Brunswick pour entrer au Québec, ce qui a son importance. On commence par prendre une heure de plus, de quoi se faire vieux, et on se console avec une bière, car ici, on a le droit de boire un coup dans l’autocar, ce qui était défendu l’instant d’avant, question de province. Immédiatement, nous longeons la Restigouche pour qui les temps sont difficiles. En effet, il n’y a plus que trente mille saumons seulement dans cette belle rivière qui ne le cède pourtant en rien à la Miramichi. Comme partout, les smolts n’y ont jamais été aussi nombreux qu’en cette fin de millénaire. Mais ils disparaissent en route sans laisser d’adresse. Les pêcheurs locaux ne se plaignent pas. La Restigouche abrite de très gros saumons. Les 2 et 3 MSW ne sont pas rares, et les vingt, trente ou quarante livres n’étonnent personne. Un peu plus loin, nous apercevons en rive droite la Patapedia, puis nous abandonnons la Restigouche pour suivre , en rive gauche et droit vers le nord, les eaux brunes de la fameuse Matapedia.

Riche ou moins riche

Cent dix huit rivières à saumon gérées par des comités privés, voilà ce que le Québec offre à ses visiteurs d’un instant. Beaucoup de ces rivières sont, comme la Matapedia, chargées d’histoire. Flottage du bois, premiers colons, défrichement, on trouve partout le récit des jours où l’Occident s’est emparé du Canada. Puis le saumon a parlé, et les premiers fanatiques ont établi leur emprise sur le cours de la rivière. Aujourd’hui, la Matapedia représente soixante dix emplois par saison directement liés à la pêche du saumon. Pour pêcher dans ces eaux là, on peut appartenir au Restigouche Salmon Club, fondé en 1860. C’est simple, il suffit d’attendre que l’un des vingt cinq membres, pas un de plus, de ce club décède, puis, après cooptation, de payer une somme astronomique tenue secrète, moyennant quoi, on a accès à l’une des meilleurs eaux à saumon de la planète. On peut aussi être Indien et avoir, de ce fait, des droits ancestraux sur les berges qui bordent la rivière à quelques kilomètres en amont du Restigouche Salmon Club. On pêche alors gratuitement les même saumons que les riches d’en bas. Pour le visiteur, tout est un peu plus cher, tourisme oblige. Le permis de pêche donne droit à sept tags, comme tout le monde, à moins que l’on n’opte pour un permis no-kill qui est bon marché. En tant que non résident et au contraire du Nouveau Brunswick, l’accompagnement par un guide est obligatoire.

Un saumon : 650 dollars cash pour l’économie locale

A force de longer la Matapedia, nous arrivons au charmant village de Causapscal, au confluent de la rivière du même nom. Nous visitons le site de Matamajaw, l’une des premières loges de pêche au saumon où, en 1904, le droit d’entrée était de quatre mille dollars par an. Décidément, mieux vaut être riche ! Pas forcément, car, ainsi qu’on nous l’explique à la petite auberge de la Coulée Douce, les choses ont changé. Dans cette auberge, notre ami Pierre TREMBLAY nous reçoit au nom de notre correspondant, la Fédération Québécoise du Saumon Atlantique. Non loin de l’auberge se trouve le bureau qui gère la pêche au saumon locale. Il en coûte en moyenne cinquante dollars par jour pour pouvoir pêcher sur le site, ce qui n’est pas cher. Cependant, pas moins de six mille permis/ jours par an sont délivrés, et le budget total de ce petit bureau est de six cent cinquante mille dollars . Comme il se prend mille saumon, je calcule à haute voix qu’un saumon rapporte directement six cent cinquante dollars (plus de trois mille francs)à l’économie locale. Très juste me répond l’écho, c’est-à-dire le directeur du bureau de pêche. Un chiffre à comparer avec ce qu’un saumon rapporte tout aussi directement à l’économie irlandaise (voir notre numéro 107). Un peu moins directement, l’obligation de prendre un guide (150 $/jour), la location d’un bateau et quelques autres contraintes peuvent porter à cinq cent dollars le coût d’une journée de pêche. Heureux pays où la gestion privée des parcours de pêche rapporte de l’argent palpable !

Le coup du soir

Les obligations du pêcheur sont strictes. Le no-kill des MSW est presque la règle, et la déclaration des captures une obligation avec laquelle on ne plaisante pas. Vingt quatre heures sur vingt quatre, un numéro vert peut être appelé par qui vient de prendre un poisson, faute de quoi c’est la certitude de voir arriver une équipe musclée de galonnés. Les prises sont enregistrées en direct sur un ordinateur central qui gère en temps réel les paramètres de pêche. On devrait bien faire pareil chez nous... Mais la nuit s’approche doucement. Tout le monde dehors, direction la rivière. Là, un épais nuage de phryganes nous enveloppe soudain, on n’y voit pas à deux mètres, et on se retrouve crachottant avec les mains pleines de beurre : on allait oublier que ces choses là, autrement dit la manne, existaient aussi chez nous autrefois. Cris par en bas ! un scion tordu et une soie tendue nous annoncent une touche. Le temps d’arriver en cavalcade moutonnière et le poisson, malheur, s’est décroché. Les quatre pêcheurs présents sur les lieux retournent en vitesse à l’eau qu’ils battent frénétiquement de leurs streamers. Et une deuxième touche ! L’heureux bénéficiaire de l’événement manœuvre son poisson pendant que les autres dégagent. Seul dans l’eau, il essaye de détacher le saumon de la ride médiane qui sépare les eaux de la Matapédia de celles de la Causapscal.

Vingt sept livres

Évidemment, cette ride médiane est le bon coin où les migrateurs séjournent un moment avant de se décider à prendre un cours d’eau plutôt que l’autre. Un coin très convoité où les pêcheurs font la queue selon des règle de partage du temps très strictes : un pas vers l’aval à chaque lancer, puis on reprend la tête du pool si aucun nouveau venu ne s’est présenté . Notre saumon faiblit. Après quelques soubresauts, il finit dans l’épuisette. Au bureau où on le montre immédiatement, il accuse vingt sept livres . C’est là qu’on apprend que le matin même, un quarante et une livres a été pris, de même qu’un trente cinq livres la semaine d’avant. Encore des cris ! une troisième touche raidit la canne du pêcheur qui a pris la suite. C’est un gros. Le troupeau de l’OCSAN regarde, muet et la caméra à la main, comment va se dérouler la prochaine prise. Adieu ! décroché. Qu’importe, le spectacle en valait la peine. Le soleil se couche sur le confluent, et nous repartons vers le sud. Il suffira de revenir . n F. MAZEAUD