Delphi Lodge, calme et serennité

Calme et sérénité : c’est sans doute la première impression ressentie lorsque quittant la route, j’ai emprunté le chemin qui mène au lodge. Longeant le Finlough, l’on découvre la maison carrée, bien plantée au pied de la colline. Un épagneul vient vous accueillir joyeusement, cherchant la caresse. Dès l’abord, nous ne sommes plus des clients mais des invités. D’ailleurs l’aménagement de la maison le prouve. Nous ne sommes pas ici dans un hôtel mais dans une maison privée où les maîtres de maison Peter et Jane Mantle, propriétaire depuis 1986, ont pris soin de garder le côté chaleureux d’un petit salon-bibliothèque où l’odeur du bois qui brûle dans la cheminée se répand jusque dans le hall d’entrée. Les livres sont là, à votre portée : livres de pêche bien sûr, recueils de poèmes aussi bien que livres de poche et dictionnaires multi-langues car ici l’on reçoit des invités du monde entier. Le soir autour de la grande table d’hôte dont le menu est particulièrement recherché, le plaisir de Peter est de compter le nombre de pêcheurs et de non-pêcheurs. Souvent le nombre est de 50/50 %. Cela permet d’avoir des conversations qui ne tournent pas uniquement autour de la pêche. Le nombre de nationalités différentes élargit encore les sujets : irlandais, anglais, allemands, suisses, belges mais aussi voyageurs venant d’Afrique du Sud, des Etats-Unis ou du Canada. Les deux français que nous sommes sont venus s’ajouter à cette rencontre internationale. Et la pêche ?

La pêcherie de Delphi Lodge

On devrait dire : “ Pêcherie de la rivière Bundorragha ” car la rivière Delphi n’existe pas réellement, mais l’habitude est prise de donner ce nom à la rivière qui sort du Finlough. C’est le deuxième marquis de Sligo, impressionné après avoir visité Delphes en Grèce, qui rebaptisa ainsi ses pêcheries du Comté de Mayo. Le bassin de la Bundorragha a une surface modeste de 52 km2 entièrement située dans un système montagneux, totalement protégé des atteintes de la vie moderne. C’est le domaine de l’eau pure. Pour la pêche, l’ensemble est constitué de 3 lacs et de la rivière. Le lac le plus élevé, le Glencullin Lough, de 54 ha est le dernier lac à être atteint par les migrateurs et il offre plutôt une pêche d’arrière-saison. Il est situé dans un cadre totalement isolé et il communique avec le vaste Doolough de 304 ha, par un très court ruisseau. Le cadre du Doolough ne cède en rien à son frère ainé au point de vue de la beauté du paysage. Il est bordé par la seule route d’importance moyenne qui traverse le domaine. Très long, dans le sens de la route, la pêche peut y devenir dangereuse quand souffle un fort vent de secteur nord-ouest. Il reçoit, près de son extrémité Sud, le seul affluent du système digne de ce nom, qui se déverse sur la rive Est. Un cours d’eau d’environ 1 km, assez encombré par la végétation et ne semblant pas exploité pour la pêche, le fait communiquer avec le Finlough., Les premiers saumons de printemps qui arrivent, quittent la Delphi pour s’entasser dans le Finlough, d’une superficie de 28 hectares, qui regorge bien vite de poissons. Etant donné sa surface modeste, il est pêchable par tous les temps. Une partie des saumons pénètre dans le Doolough pêchable dès le printemps. La rivière

Le cours de la Delphi ne fait que 2,6 km de long. C’est une petite rivière incroyablement belle, qui coule dans un arrière plan de montagnes rocheuses, totalement inhabitées. Elle possède 19 pools qui sont répertoriés. Certains d’entre eux ont été crées dès 1860, à l’aide de déversoirs en enrochements qui ont remarquablement résistés au temps. L’eau est si claire, qu’en l’absence de vent, on voit nettement les saumons à leurs postes de repos. Tout de suite en aval du dernier pont de la route R 335, la Delphi tombe par un dernier rapide dans Killary Harbour, vaste coup de sabre de 30 km de longueur, créant un fjord splendide dans son écrin de montagnes. A l’extrémité Est de Killary Harbour, se jette l’Erriff, rivière à crues, ayant un bassin versant de 237 km2, soit 4 fois plus vaste que celui de la Delphi. Mais à l’exception de deux très petits lacs situés tout en tête du réseau, l’Erriff ne possède pas comme la Delphi, trois grands réservoirs qui amortissent les crues, libérant une eau qui reste claire, même en période de pluies. Alors que les poissons de l’Erriff se précipitent vers l’amont, ceux de la Delphi séjournent beaucoup plus longtemps dans les 2,6 kilomètres de la partie basse, pour le grand régal des pêcheurs qui les retrouvent ensuite dans le Finlough. A l’origine, la Delphi, ne devait pas sa réputation à la pêche du saumon mais à ses truites de mer. Quand en 1986, Peter Mantle prit en charge la pêcherie, les captures des truites de mer, infestées par les parasites venant des cages d’élevage, s’étaient déjà complètement écroulées. De 2000 truites en 1985, elles étaient réduites à 112 poissons en 1995, accompagnées d’un minimum alors historique de 61 saumons. Le minimum absolu a été atteint en 1991 avec 39 saumons et grilses. La souche naturelle des truites de mer de la Delphi, donnait surtout des finnocks, mais les anciens relevés des captures, montrent assez curieusement que la Delphi, se classait au second rang après le Lough Currane, pour la production de gros poissons. Peter Mantle a tout de suite compris que, pour sauver la renommée de sa pêcherie et garder des clients pour couvrir au moins ses frais généraux, il fallait tenter quelque chose, plutôt en direction du saumon, moins affecté que les truites de mer, par l’existence des cages d’élevage dans les baies de la côte ouest. Il fut rapidement décidé de construire, à 100 mètres du Delphi Lodge, une pisciculture capable de produire jusqu’à 50 000 smolts par an. Le but a atteindre était de redonner à la pêche sportive des captures annuelles de saumons tournant dans les 200 poissons. La taille de l’écloserie fut déterminée sur une base de 2 % des smolts lâchés revenant dans la Delphi, assurant ainsi une capture par les cannes de 10 % des poissons de retour. On supposait en même temps, comme on le faisait déjà sur la Burrishoole, que les smolts quitteraient l’écloserie à la fin de leur première année de pisciculture. La décision d’élever et de libérer des smolts a été prise en considérant que des lâchers d’alevins ou de tacons, nuiraient aux juvéniles des populations sauvages en raison de la faible capacité d’accueil des petits torrents du système de la Delphi. Le coût global de l’installation a été de IR £ 75.000 et le coût de l’exploitation, amortissements exceptés, est de IR £ 40.000 par an. (1 £ = 8,40 FRF) Placée le long de la rive de la petite rivière joignant les deux lacs, la pisciculture, discrètement cachée par la végétation, comporte 12 bassins d’élevage alimentés par l’eau de la rivière et pour 5 à 10 % selon les saisons, par l’eau d’un petit torrent capté sur le flanc de la montagne. Après être passée à travers les installations, cette eau retourne à la rivière, non sans avoir été purifiée par une machine filtrante d’origine scandinave. En raison du climat exceptionnellement doux de la côte Ouest de l’Irlande, cette eau ne nécessite aucun réchauffage et les tacons se smoltifient en avril-mai, au bout d’un an seulement. Quand faut-il relâcher les smolts ? Très facile, me renseigne Peter : les tacons nagent toujours face au courant dans les bassins circulaires. Lorsqu’ils se smoltifient ils inversent le sens de leur nage prêts à se laisser dévaler comme dans la nature pour tenter l’aventure du grand large. La pisciculture emploie une personne à plein temps et l’effectif peut-être porté à 5 lorsque c’est nécessaire (ablation des adipeuses) car tous les tacons ont eu l’adipeuse coupée signalant qu’ils portent une micro-marque codée. Il est ainsi facile de les reconnaître lors de leur retour. Car ils reviendront bien sûr, tout au moins tenteront-ils de le faire mais devront comme leur congénères entièrement sauvages éviter les nombreux filets de l’estuaire. Car malheureusement à proximité même de son embouchure dans le fjord, et le long des 5 km de rivage qui la séparent de l’entrée de l’Erriff, existent 12 emplacements de pêche à la seine. La pêche commence le 15 mai pour se terminer le 25 juillet. L’on pêche du mardi au vendredi inclus. De plus, il existe en Irlande, le long de la côte ouest, une pêche au filet dérivant très intense que l’on trouve en mer, dès que l’on est sorti de Killary Harbour. Ces filets, qui prennent et blessent mortellement un grand nombre de poissons, peuvent pêcher du 1er juin au 25 juillet du lundi au jeudi inclus de 4 heures du matin à 9 heures du soir. On se prend à rêver, à ce que deviendrait la pêche sportive sur la Delphi, si ces deux types de pêches commerciales n’avaient plus cours.

La pêche sportive

Il est sans doute décevant pour Peter de voir revenir “ ses ” saumons avec des marques de filet. De plus c’est bien souvent les plus petits qui passent à travers les mailles que l’on reprend. Ici à Delphi Lodge il est de règle non seulement de ne pêcher qu’à la mouche mais également de relâcher avec soin tout saumon n’ayant pas l’adipeuse coupée indiquant que c’est un “ vrai ” sauvage. 60 000 smolts ont été relâchés en 1996. Les micro-marques sont récupérées sur les poissons gardés. Arrivés le mardi 1er juillet en fin de matinée, nous avons pêché l’après-midi le Glencullin, sans succès, par un vent bien soutenu qui rendait la pêche impossible sur le Doolough. Il était visiblement encore trop tôt pour que le Glencullin renferme des migrateurs. La veille de notre arrivée 24 poissons avaient été pris et le soir de notre arrivée, 15 saumons et grilses figuraient au tableau. C’est dire que le moral était élevé. Le matin du mercredi 2 juillet, par un vent de tempête soufflant heureusement dans le sens du courant, entrecoupé de quelques bonnes averses, nous avons pêché la rivière. Entre deux rafales, l’on voyait remonter de nombreux grilses, peu impressionnés par notre présence sur la rive. Nous en avons pris plusieurs, tout en perdant d’autres. L’après-midi, dans le Finlough, avec le même vent et les mêmes averses, tandis que les petits torrents commençaient à apparaître sur les flancs des montagnes nous avons pris chacun un grilse, notre premier saumon pris en lac. Le lendemain matin, la Bundorragha, tout en restant claire, était montée d’une trentaine de centimètres. Nous sommes partis, gonflés d’espoir, pour passer la journée sur la rivière Dawros, une petite rivière ayant un bassin versant de 50 km2 qui sort du grand lac Kylemore, coule aux pieds de la somptueuse abbaye, avant de pénétrer dans une étroite vallée. La Dawros qui est une rivière à crues, peut être très bonne en période de remontée des grilses. Mais déception : il n’y avait pas même une flaque d’eau dans la route en terre du parc de l’abbaye. Curieuse Irlande, où même après un temps tempête qui vous semble être général, il ne tombe pas une goutte à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau ! Bien que quelques grilses soient visibles dans les trous de la Dawros et avec un temps redevenu convenable, notre expédition est restée sans succès, même dans les deux petits lacs à l’aval de l’abbaye. Peter Mantle possède le droit de pêche pour quelques cannes dans le grand lac, le lac du milieu, le lac du château et 3 miles de la Dawros qui reste à reconquérir sur une forêt envahissante. En 1996, les captures totales sur tout le système, étaient évaluées à 250 poissons. Au retour à Delphi Lodge, 19 poissons figuraient au tableau. Nous avions pêché en pleine période de remontée des grilses, mais certains pêcheurs ont pris des saumons d’été de la classe 6 à 10 livres. Beaucoup de saumons étaient marqués par les filets maillants dérivants : la classe 2 à 3 livres est indemne car ils passent à travers les mailles, nombreux sont les 3 à 4 livres qui ont un morceau de la dorsale abîmée mais qui ont finalement traversé le filet. La classe supérieure est celle des “ survivants ” qui, dans la proportion de 2 sur 3, portent des marques de filet. Quand on sait que le stock de retour de la Burrishoole est éliminé à 83 % par les filets, Peter Mantle doit avoir l’impression de travailler surtout pour les marins pêcheurs et de n’offrir que les 17 % restants à ses clients. La pêche sportive dans la Delphi commence le 1er février et dure jusqu’au 30 septembre. Il arrive que des saumons de printemps, soient pris à la mouche dès l’ouverture du 1er février. Il a donc été décidé de produire avec la pisciculture un maximum de saumons de plusieurs hivers de mer (MSW). Dès le début, on a utilisé non seulement comme géniteurs, des poissons du stock Delphi mais également des smolts provenant de deux stocks relativement proches géographiquement : des poissons venant de la Burrishoole et du système hydrographique du Lough Corrib. Par la suite, on a pris des œufs venant de ces deux systèmes pour les élever dans la pisciculture de la Delphi. C’était aussi un bon moyen pour voir si la souche Delphi se comportait aussi bien que les souches Burrishoole et Corrib, aux performances déjà bien connues, car ayant fait l’objet d’études depuis de nombreuses années. Ces comparaisons concernaient aussi bien le taux de survie avant capture par la pêche, que leur taux de survie jusqu’à leur retour dans les eaux côtières. On voulait aussi apprécier le taux d’égarement de ces 3 souches que l’on retrouverait, par exemple, dans l’Erriff.

Point de déversement

La situation de la pisciculture, comme le point où les smolts allaient être déversés, furent déterminés avec soin. On a veillé à ce que les hybridations entre le stock originaire de la Delphi et ceux provenant de l’élevage, soient minimum. C’est ainsi que l’on a retenu un point situé sur la rive Est du Finlough, espérant que le homing des poissons d’élevage, profiteraient au maximum à la pêche à la ligne dans la rivière et dans le Finlough, qui conviennent particulièrement à la pêche à la mouche.

Les résultats :

Les résultats de ces soutiens en effectif ont été vite révélés par une très rapide augmentation des captures par la pêche sportive. On ne doit pas perdre de vue que les smolts d’élevage, libérés l’année n fournissent les grilses de l’année (n + 1) et les saumons de printemps de l’année (n + 2). En 1994, 89 saumons MSW ont été capturés pour 391 grilses. En 1995, 131 saumons MSW ont été pris avec 143 grilses. En 1996, les captures totales s’étaient stabilisées à 217. Les pêcheurs sportifs ont repris en 1997 : 600 saumons marqués et 165 sauvages. Une année record ! En raison des résultats obtenus, on a rapidement abandonné l’utilisation des souches Burrishoole et Corrib pour se consacrer à la souche Delphi. A l’automne, Peter Mantle se procure des œufs de la souche sauvage Delphi, en capturant des saumons à la seine dans le Finlough. On a ainsi pu démontrer qu’en Irlande il était possible d’augmenter les effectifs des saumons de printemps, grâce à des lâchers de smolts faits sur une vaste échelle. Mais la chose n’est ni aisée, ni bon marché. Merci à Peter Mantle de son initiative. Le très bon résultat de 1997 mérite d’être confirmé en 1998, en faisant la part des fluctuations habituelles selon les années. Mais alors que le pessimisme était de rigueur en 1997, un peu partout et pas seulement en Irlande, les 765 saumons et grilses de la Delphi sont une récompense bien méritée pour tous ceux qui se sont employés à la restauration de son stock. A Delphi Lodge les pêcheurs peuvent sans mauvaise conscience pratiquer leur sport favori, découvrir une propriété superbe et succomber au charme d’une ambiance conviviale et chaleureuse tout à fait exceptionnelle. Et si comme le dit Peter : “ ici, j’ai réalisé mon rêve ”, merci à lui de nous le faire partager. Sylvie TISSIER

Pour tout renseignement sur le séjour et la pêche contacter : Mr Peter MANTLE, The Delphi Fishery, LEENANE Co. Galway, Irlande Tel. 00 353 95 42211 Fax 00 353 95 42296 E-mail : delfishaiol.ie