La Touques et ses truites de mer, un exemple à suivre...

Sur la Touques, au premier octobre 2010, 5.308 truites de mer ont franchi la passe à poissons du Breuil-en-Auge située à 32 km de la mer. Cela fait plusieurs années que de bons résultats sont observés sur ce bassin, ce qui fait de la Touques l’un des bassins les plus productifs d’Europe pour la truite de mer. C’est l’occasion de publier un article de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques, l’Onéma, sur la restauration de ce bassin... un exemple à suivre.

« LA TOUQUES, UN EXEMPLE DE RESTAURATION DE LA CONTINUITÉ ÉCOLOGIQUE, un extrait de l’article de l’Onéma

La Touques, un cours d’eau de référence

La Touques est située au cœur de la Normandie, aux confins des départements du Calvados, de l’Orne et de l’Eure. Ce fleuve côtier de 110 km, qui rejoint la Manche, non loin de l’estuaire de la Seine, draine un bassin versant de 1 350 km². Sa vallée marque l’identité du Pays d’Auge, région d’herbages et de vergers.

Naturellement remarquable Située en bordure du grand bassin sédimentaire, la Touques est comme les rivières calcaires un cours d’eau aux débits réguliers et soutenus, aux eaux fraîches et au lit garni de galets de silex, toutes conditions très favorables aux salmonidés.

Des particularités géologiques en font un bassin remarquable :

-  le réseau hydrographique est inversé, beaucoup plus dense à l’aval du bassin, fruit de la tectonique (lent soulèvement de l’éperon du Perche près de la source),
-  des couches argileuses affleu-rantes au-dessus de la craie provoquent des épisodes de ruissellement. La Touques est une rivière de nappe, mais aussi avec des crues rapides, lui procurant une dynamique fluviale active : son coefficient de sinuosité est élevé.
-  la densité hydrographique, résultant des ruissellements, est importante : les nombreux affluents et ruisseaux sont autant de frayères pour les salmonidés.

L’importance de ces frayères et leur proximité de la mer explique l’abondance de la truite de mer, forme migratrice de la truite commune, qui allie ainsi, au recrutement élevé en juvéniles, les fortes capacités de croissance offertes par le milieu marin.

Les surfaces de production en truites de mer du bassin sont évaluées à 76 hectares. Compte tenu d’une productivité annuelle de 1 à 2 truites de mer pour 100 m², le stock potentiel de la Touques est de l’ordre de 8 à 12 000 truites de mer.

En bon état écologique Avec plus de 60 % de surfaces toujours en herbe pour 26 % de terres labourées, l’agriculture n’apparaît pas encore comme un facteur limitant pour la qualité des milieux aquatiques : les teneurs en nitrates restent très modérées (11 mg/l).

L’assainissement des eaux domes-tiques et industrielles représente la première pression envers la qualité des eaux, essentiellement au niveau des principales agglomérations. La mise en service en 2004 de la nouvelle station d’épuration de Lisieux a permis une très nette amélioration de tout l’aval de la Touques.

L’hydro-morphologie des cours d’eau est remarquablement fonctionnelle. Parmi les très nombreux ouvrages ayant utilisé la force hydraulique, beaucoup sont ceux qui, délaissés, n’ont pas résisté aux décharges hivernales, libérant les écoulements naturels. Dans certains cas, la prévention des inondations a aussi nécessité la suppression d’ouvrages, comme à Lisieux.

Les ouvrages restants, encore nombreux, ont été progressivement aménagés (ouverts, supprimés ou équipés de dispositifs de franchissement) depuis plus de 25 ans pour rétablir la continuité écologique, notamment la circulation des poissons. L’ampleur de ces actions et leurs résultats font du bassin de la Touques une référence en matière de continuité sur le bassin Seine-Normandie.

Le long rétablissement des continuités

La révélation d’un important potentiel En 1978, une étude spécifique sur la truite de mer a été engagée sur la Touques, en accompagnement du premier Plan Saumon du ministère de l’environnement. Cette étude, poursuivie dans le cadre du plan suivant « Grands Migrateurs » de 1981, a confirmé la présence d’une population de truites de mer déjà importante, mais a surtout mis en évidence le très fort potentiel du bassin, exploité à seulement 15 % du fait d’obstacles aux migrations.

Les premières initiatives Le porter à connaissance, par l’Onéma, auprès des acteurs locaux de l’aval de la Touques s’est concrétisé dans un premier regroupement des pêcheurs, communes et associations environnementales pour valoriser le potentiel des affluents en aval du barrage alors infranchissable du Breuil-en-Auge à 32 km de la mer.

Dans les années 1980, la Fédération de pêche du Calvados a réalisé les premières passes à poissons avec l’appui de l’Onéma, tandis qu’un programme d’entretien des berges était engagé.

La généralisation des actions Les actions en faveur du rétablissement de la circulation des poissons se sont étendues dans les années 1990 sur l’amont du bassin, jusque dans le département de l’Orne. Les opérations de la Fédération de pêche du Calvados mettant en œuvre le Contrat « Retour aux sources » ont été complétées par des syndicats de rivière nouvellement créés (comme sur l’Orbiquet principal affluent de la Touques et jalonné d’ouvrages), des communes propriétaires d’obstacles et l’association « PARAGES », opérateur de la mise en valeur du tourisme-pêche sur la vallée.

Les projets techniques étaient élaborés conjointement entre la DDAF, maître d’œuvre, et l’Onéma. A noter que l’obligation réglementaire d’équipement des ouvrages n’existait alors que sur la seule Touques en aval de son affluent l’Orbiquet.

L’ouverture du verrou

Devant l’avancement des réalisations sur l’amont du bassin, les injonctions du Service chargé de la Police des eaux ont abouti à la construction en 1999 d’une passe à poissons multi-espèces au barrage du Breuil-en-Auge.

La Fédération de pêche du Calvados en a encore assuré la maîtrise d’ouvrage, dans le cadre d’une convention avec le propriétaire du barrage, prévoyant également la réalisation et la gestion d’un module de suivi des remontées. Les surfaces de production accessibles aux truites de mer ont alors été doublées grâce aux aménagements déjà réalisés sur l’amont.

Les évolutions des dernières années Les décrets et arrêtés du 15 décembre 1999 ont étendu l’obligation d’équipement des ouvrages pour la libre circulation des poissons migrateurs à l’ensemble des principaux cours d’eau du bassin de la Touques. Cela a permis en 2003 l’aménagement de l’obstacle principal fermant encore l’Orbiquet.

Ce cadre réglementaire a aussi servi pour l’ouverture d’ouvrages inutilisés, la suppression en 2007 du barrage-clapet de Lisieux (équipé d’une passe trop sélective) et l’aménagement en 2008 du Cirieux. Une dernière tranche de travaux est aussi prévue sur la haute Calonne, dans l’Eure.

Fin 2007 a été créé le Syndicat mixte du bassin versant de la Touques, regroupant cinq Communautés de communes et huit communes des départements du Calvados et de l’Orne.

Sa vocation de restauration et d’entretien des cours d’eau comporte également l’assistance au bon fonctionnement des passes à poissons, dont l’efficacité demande un entretien régulier.

Le bilan des actions engagées

Une continuité presque achevée Avant la première passe à poissons sur la Calonne en 1982, une quinzaine d’obstacles sur le bassin de la Touques avaient déjà été démantelés, ou ouverts, pour faciliter l’évacuation des crues.

Presque 30 ans plus tard, 71 autres obstacles ont été aménagés, à savoir :

-  33 ouvrages supprimés, abaissés, ou ouverts, pour un coût actualisé de 1,2 M€,
-  38 autres ouvrages équipés de dispositifs de franchissement, pour un coût actualisé de 2,5 M€.

La proportion de surfaces accessibles est ainsi passée de 15 % avant 1982 à 86 % en 2009.

L’axe Touques est complètement ouvert aux migrations, alors qu’une dernière dizaine d’obstacles existe encore sur l’amont des affluents.

Plusieurs projets sont en cours, mais l’ouvrage le plus pénalisant se trouve à mi-cours de la Calonne, important affluent aval.

Cet obstacle, dépourvu de dispositifs de franchissement malgré les obligations réglementaires, stérilise les efforts déjà consentis en amont dans le département de l’Eure ; en raison de l’entrave aux remontées et des dommages occasionnés par la turbine aux poissons en dévalaison.

Une forte réponse biologique Les remontées de truites de mer contrôlées à la passe du Breuil-en-Auge sont passées de 2.500 poissons en 2001 à plus de 6.000 en 2008, chiffre confirmé en 2009... et de nouveau en 2010.

La station de suivi étant située en amont de nombreux affluents, le stock actuel de la Touques avoisine donc maintenant 10.000 truites de mer, ce qui en fait non seulement la première rivière française, mais aussi une des meilleures rivières européennes pour ce poisson.

L’activité halieutique très soutenue qui en résulte illustre en outre les aménités et bénéfices que peut fournir un cours d’eau en bon état écologique.

Vers le très bon état écologique ? Le très bon état écologique nécessite une hydro-morphologie fonctionnelle, y inclus en matière de continuité.

Cet objectif est en passe d’être atteint sur la Touques.

Il appartient alors aux acteurs du bassin de veiller à sa préservation pour atteindre les plus ambitieux objectifs de la Directive Cadre européenne sur l’Eau.

L’Office national de l’eau et des milieux aquatiques, Dr Arnaud Richard

Truites de Mer de la Touques (courtoisie Onéma)

LA PASSE Á POISSONS DU BREUIL-EN-AUGE , « Histoire d’un verrou... »

Le barrage du Breuil-en-Auge a été construit pour dériver les eaux de la Touques vers un, puis deux moulins (règlement d’eau de 1852), en court-circuitant un méandre de la Touques.

Sur le site, l’énergie hydraulique a longtemps été utilisée (moulin, chocolaterie et enfin distillerie) mais l’utilisation de la turbine a cessé au début des années 1990, pour cause de vétusté et d’un label de distillation à la flamme.

Ce premier ouvrage, situé à 32 km de la mer et qui constituait la limite de navigation sur la basse Touques, marque aujourd’hui la limite du domaine public fluvial. Sa hauteur de 2,40 m et sa configuration en plusieurs seuils en faisait un obstacle infran-chissable.

Malgré le classement en 1924 de la Touques au régime des échelles à poissons, le barrage du Breuil-en-Auge constituait toujours dans les années 1980 la limite de remontée des salmonidés migrateurs, truites de mer et saumons. Ce « verrou » fermait ainsi l’accès aux 2/3 des surfaces de production en truites de mer du bassin.

En 1984, un premier projet d’aménagement d’une passe à poissons, entièrement financé par le plan « Grands Migrateurs », a été refusé par le propriétaire d’alors. En 1990, la vente de la distillerie et le nouveau décret de classement de 1986 imposant dans les cinq ans des dispositifs assurant la libre circulation des poissons ont permis de relancer ce projet, sous maîtrise d’ouvrage de la Fédération de pêche du Calvados.

Malgré un financement complet, le projet a été encore refusé en 1994 à la veille du démarrage des travaux par le nouveau proprié-taire, désireux de conserver son indépendance par rapport aux financements publics et préférant réaliser lui-même le dispositif de franchissement réglementaire.

Une passe à ralentisseurs plans a été érigée sur le barrage en 1996, mais ce dispositif, adapté aux seuls salmonidés et mal dimensionné, ne répondait pas aux exigences multi-spécifiques de la loi (salmonidés, anguille, lamproies et aloses).

Les interventions de l’adminis-tration et de l’Onéma, ont finalement abouti en 1998 à la signature d’une convention entre le propriétaire et la Fédération de pêche du Calvados pour la réalisation d’une passe toutes espèces, conçue par l’Onéma et munie d’un dispositif de suivi vidéo-informatique automatisé.

Le montant de cet équipement, 340.000 € est à rapprocher des dépenses annuelles des pêcheurs de truite de mer (50% de non-résidents) sur la Touques, évaluées par l’Inra en 1992 à 530.000 €.

La passe à bassins successifs a été mise en service en 1999 et le suivi vidéo-informatique en juin 2000. Elle est alimentée par le débit réservé minimal à maintenir dans la Touques en aval du barrage, fixé à 1 m3/s.

Le module de suivi est implanté en sortie de passe, au niveau d’un canal vitré rétro-éclairé. L’enregistrement des passages est automatiquement effectué par un logiciel détectant les variations de luminosité provoquées par les silhouettes des poissons.

Depuis la mise en route du suivi en juin 2000, plus de 35 000 truites de mer ont été comptabilisées. L’augmentation régulière des remontées au Breuil-en-Auge s’est fortement accélérée entre 2008 et 2010, avec 5 à 6.000 truites de mer par an. Une trentaine de saumons sont aussi recensés chaque année.

Ce suivi est assuré par les techniciens de la Fédération de pêche du Calvados, avec l’appui méthodologique de l’Onéma. Le coût annuel de l’ordre de 15 000 euros est financé par l’Agence de l’eau Seine-Normandie, la Région de Basse-Normandie et la Fédération de pêche du Calvados.

Courtoisie Onéma

La passe en chiffre :
-  Dénivelé à franchir : 2,40 m
-  9 bassins successifs à fentes profondes
-  Chute entre bassins : 0,27 m
-  Largeur des fentes : 0,35 m
-  Débit dans bassins : 600 l/s
-  Dissipation énergie : 175 W/m3
-  Débit d’attrait : 400 l/s
-  Débit de la passe : 1 m3/s

Le coût (actualisé 2009) de 0,34 M€ a été financé par les partenaires de la mise en valeur des rivières à migrateurs de Basse-Normandie : le Meeddm 35 %, l’Onéma 25 %, la Région Basse-Normandie 16 %, le Département du Calvados 10 %, l’Agence de l’eau Seine-Normandie 6 %, le solde de 8 % restant à charge du propriétaire.

Chantal JOUANNO, Secrétaire d’Etat à l’écologie, le 13 novembre 2009, devant la vitre de la passe à poisson du Breuil-en-Auge et plusieurs truites de mer (courtoisie Onéma).

Le même jour, un saumon atlantique de 90 cm franchissait la passe (courtoisie Onéma)

LA SUPPRESSION DU BARRAGE-CLAPET DU QUAI DES REMPARTS Á LISIEUX

L’ancien barrage-clapet dit Lecarpentier du centre ville de Lisieux, d’une hauteur de 1,90 m, a été édifié au début des années 1960 pour réguler la répartition entre les deux bras de la Touques. Une passe à bassins avait été réalisée, sans réelle efficacité, car insuffisamment dimensionnée.

Les vannages des autres ouvrages de la ville ayant été supprimés après les inondations de 1974, le barrage-clapet, équipé d’un automatisme à contre-poids, restait le seul obstacle qui soit demeuré sur la Touques à Lisieux.

Dans le cadre du contrat « Retour aux sources », le dispositif de franchissement initial a été transformé en 1991 en passe à ralentisseurs, adaptée aux salmonidés et complétée en 1993 par une rampe-brosse pour les anguilles.

Le bon fonctionnement de ces dispositifs était cependant fréquemment contrarié par la vétusté du mécanisme ne permettant pas le réglage continu du niveau de la retenue. Ces dysfonctionnements aggravaient le blocage du transit sédimentaire dans la retenue imposant de coûteuses opérations d’entretien.

Ces difficultés de gestion, et le nouveau classement de fin 1999 fixant une liste élargie d’espèces migratrices, ont conduit à envisager la suppression de l’ouvrage, en raison de l’absence de place pour y réaliser une passe multi-espèces à grands bassins.

Un projet a été élaboré en 2001 sous l’égide de la ville de Lisieux. Après les premières études hydrauliques, il a été décidé d’aménager le franchissement du seuil résiduel du clapet (0,90 m) sous la forme d’un parcours d’eaux vives, répondant aux attentes du club de canoë-kayak. Le projet a été défini par Hydro-stadium, filiale d’EDF spécialisée dans les stades de compétition d’eaux vives.

Les travaux ont été réalisés sous maîtrise d’ouvrage de la ville de Lisieux en 2007 et ont consisté notamment à :

-  supprimer les deux anciens clapets sur les deux bras de la Touques,
-  aménager les seuils résiduels, notamment avec le parcours d’eaux vive.

L’opération a été financée à 80% par l’Agence de l’eau Seine-Normandie et à 20 % par la ville de Lisieux pour un coût de 418.000 € H.T., les principaux gains étant :

-  la remise en écoulement libre de la Touques sur 450 m en amont du seuil principal avec une majorité de faciès courants,
-  le nouvel attrait du ruisseau-frayère le Cirieux, jusqu’alors masqué dans la retenue,
-  le rétablissement de la continuité écologique, migrations piscicoles et transport sédimen-taire, ainsi que de la continuité d’usage nautique,
-  la diversification du bras des Remparts par le parcours d’eaux vives,
-  les économies d’entretien de l’ancienne retenue et de maintenance d’ouvrages vétustes.

Plus globalement, l’opération a permis de « libérer » la Touques en cœur de ville grâce à l’implication des élus et services de la ville de Lisieux, et de tisser un lien nouveau entre les habitants et leur rivière.

Les captures régulières de truites de mer dans les nouveaux « coups de pêche » en amont de l’ancien barrage en sont une illustration.

Ces travaux sur la Touques ont été complétés en 2008 par le rétablissement des remontées piscicoles sur le Cirieux grâce à la réalisation de dispositifs de franchissement par la commune de Saint-Désir.

Les grands courants restaurés sur la Touques, juste en aval, offrent maintenant de vastes capacités de croissance aux nombreux alevins produits par les multiples frayères de ce ruisseau.

Courtoisie Onéma

Avant et après les aménagements réalisés (courtoisie Onéma)